Interview. Dominique Imbert : un homme aux foyers

En juin dernier, Focus fêtait ses 50 ans à Viols-le-Fort. La marque emblématique de cheminées contemporaines est née ici, en 1968, dans ce petit village héraultais avec la création iconique de Dominique Imbert, le Gyrofocus. Dans une bergerie abandonnée, le designer a imaginé et fabriqué le premier foyer ouvert suspendu et pivotant à 360°. Un geste d’artiste qui a valu au Gyrofocus le titre de « plus bel objet du monde » et une place au musée Guggenheim, à New York.

Le Gyrofocus, la création iconique de Dominique Imbert © Focus

À 78 ans, le designer, qui a confié la direction de sa société à deux collaborateurs, a toujours la flamme. Image presque biblique, il continue de donner la vie à de nouveaux modèles dans sa bergerie, tout en s’adaptant aux nouvelles normes. Son dernier-né, le Boafocus, est un poêle à gaz : à peine présenté au public, le voilà déjà nominé pour le prestigieux German Design Award 2019. Depuis son village, Dominique Imbert, décidément, restera éternellement le maître du feu. Interview.

 

Petit, vous jouiez dans les rues de l’Écusson. Vous imaginiez devenir patron d’une entreprise d’une centaine de salariés ?

Non, pas du tout ! J’ai commencé ma vie adulte loin de Montpellier. J’ai passé un doctorat en socioethnologie, j’ai étudié à Sciences Po Paris et j’ai enseigné à La Sorbonne. Rien ne me prédisposait à cela. Mais à un moment, j’en ai eu marre de la vie parisienne, et un peu aussi de la société en général (rires). On était déjà dans l’esprit de Mai 68, ne l’oublions pas… Je suis revenu dans l’Hérault pour m’installer et vivre de mes sculptures, des pièces en bronze ou en fer.

Et vous avez trouvé votre foyer à Viols-le-Fort.

J’ai trouvé mon foyer, oui, mais dans un sale état. J’ai racheté une ruine où des arbres avaient détruit la toiture. J’ai tout refait moi-même et l’hiver 67, pour me chauffer, j’ai dû me faire une cheminée. Je survivais alors grâce à mes oeuvres, et je n’avais d’autres choix que de la fabriquer moi-même. Ce que j’ai fait, avec de la ferraille de récupération. J’ai suivi mon inspiration, imaginant une cheminée suspendue avec un foyer pivotant pour orienter le feu. Je l’ai appelé par la suite l’Antefocus.

Avez-vous réalisé que vous aviez réinventé le concept de cheminée ?

Pas sur le moment. J’étais plutôt à fond dans la création artistique. Mais je recevais à l’époque des amis amateurs d’art. Au printemps 68, l’un d’eux, chirurgien-dentiste à Baillargues m’a demandé si je pouvais lui refaire mon modèle de cheminée suspendue. J’ai honoré la commande et j’ai perfectionné le modèle qui est devenu le Gyrofocus. Puis j’ai eu une autre commande, et une autre. Je me suis dit ‘‘pourquoi pas’’ ?

Pour commercialiser ce modèle à plus grande échelle, vous avez créé un atelier à Viols-le-Fort ?

Non, je devais trouver une chaudronnerie, ce qui était difficile car je lançais un concept avec de petits volumes… On m’en a conseillé une à Cavaillon, dans le Vaucluse, où je me suis présenté avec un modèle réduit du Gyrofocus. Evidemment, on me dit ‘‘pas possible’’ et je repars. Mais une jeune femme me rattrape sur le pas de la porte et me dit qu’elle montrera la maquette au patron, pour voir s’il peut faire quelque chose. Deux jours plus tard, je reçois un coup de fil. Le patron a dit OK, c’est bon, on fait. C’est comme ça que l’aventure a pu vraiment commencer.

Et vous créez la société Focus, « foyer » en latin, qui fête ses 50 ans en 2018…

Oui, j’ai pu commencer à commercialiser ce modèle perçu à l’époque comme révolutionnaire dans le monde traditionnel de la cheminée : le design, l’acier plutôt que la pierre, le foyer rotatif… J’ai créé l’atelier de design Focus Créations à Viols-le-Fort où nous avons dessiné et mis au point près de 70 modèles de cheminées et de poêles. Et à Cavaillon, nous avons produit 50’000 cheminées dont les plus anciennes ont accompagné jusqu’à trois générations d’une même famille ! Des enfants ont grandi dans l’ambiance familiale d’une cheminée Focus. C’est une très grande fierté.

Les cheminées Focus sont des modèles de design. La clé du succès ?

Oui, bien sûr. On choisit avant-tout une cheminée Focus, suspendue ou murale, pour sa beauté. Notre première innovation, c’est le dessin. Mais on choisit aussi Focus pour sa qualité. Nos cheminées sont haut-de-gamme et surtout 100% Made in France, de la conception à la fabrication. C’est une sorte de label très apprécié à l’international où Focus réalise d’ailleurs plus de 60% de son activité. Pour moi, c’est l’éternel étonnement : un modèle conçu à Viols-le-Fort pourra se retrouver dans une maison à l’autre bout de la Terre, au Japon ou en Australie. C’est magnifique !

Vous avez confié les rênes de Focus à deux anciens collaborateurs. Pourquoi ce choix ?

J’ai l’âge où il faut penser à l’avenir. En 2015, j’ai choisi de transmettre Focus à deux collaborateurs expérimentés, Laurent Gaborit et Jean-Marc Chalier, respectivement ancien directeur commercial et ancien directeur financier. Je reste à la tête de l’entreprise en tant que président-fondateur, mais c’est bien eux qui gèrent la boîte, même si le processus de transmission n’est pas encore terminé (il devrait l’être fin janvier). Avec eux, l’entreprise est entre de bonnes mains. Focus est une sorte de famille : tous les salariés ont des actions gratuites. Cette passation était donc naturelle et s’inscrit pour moi dans une philosophie qui n’obéit pas aux lois de la finance. Focus symbolise aussi une économie différente, respectueuse des hommes et des femmes.

Pourquoi ne pas avoir cédé la société à vos enfants ?

Surtout pas, c’est un piège. J’ai grandi dans une société où mon grand-père avait repris le boulot de mon arrière grand-père, qui a été repris par mon père… J’ai mis un terme à cela. J’estime qu’il faut vivre sa vie, sinon c’est la mort. J’ai fait en sorte que mes enfants vivent leur vie hors de Focus. Je suis viscéralement attaché à la notion de liberté, celle que j’ai gagné et qui m’a permis de créer. Je n’allais pas renier tout cela en léguant la société à mes enfants.

On dit que vous avez reçu des propositions de rachat, comment dire, « monstrueuses » ?

Tout à fait ! J’aurais pu vivre comme un nabab jusqu’au 130 ans (rires) ! Mais je préfère la transmission pour assurer l’avenir de Focus et de sa centaine de salariés. C’est cela, le plus important. Vous savez, à une époque, la chaudronnerie de Cavaillon a fait faillite. L’équipe qui était dédiée à Focus, une trentaine de personnes, m’a demandé de conserver l’activité et de reprendre l’entreprise. Ce que j’ai fait, par fidélité. Je ne le regrette pas : aujourd’hui, 70 personnes travaillent dans le Vaucluse. Nous n’avons pas changé d’organisation pendant 50 ans et cette fidélité nous a réussi. C’est aussi cela, l’ADN de Focus.

Boafocus, la dernière création de Jean Imbert © Focus

Vous travaillez encore tous les jours dans votre atelier de Viols-le-Fort. Vous n’avez pas réussi à recruter un designer ?

Je continue tous les jours parce que j’aime ça : j’ai encore la flamme (rires). Et aussi parce que je ne trouve pas de successeurs. Il faut quelqu’un qui apporte un geste nouveau tout en conservant notre identité, et sans reproduire du Dominique Imbert. Pas facile… En attendant, je continue à me faire plaisir. Focus a sorti de nouvelles collections, les gammes Outdoor, White et plus récemment, en 2018, le Boafocus pour lequel je me suis inspiré du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, et du dessin du boa qui a avalé un éléphant… Je n’ai pas perdu la main : le Boafocus est nominé aux German Design Award 2019.

Question design, vous pétez le feu ?

Oui, sans jeux de mots ! Je suis un designer qui tient toujours la forme, ou plutôt les formes (rires). Nos derniers modèles ont reçu un très bel accueil. Le Boafocus donc, mais aussi le Slimfocus, médaillé d’or du German Design Award 2014, puis le Curvifocus, nommé « Création de l’année 2017 et produit gaz de l’année 2017 » au salon anglais Heath & Home Exhibition. Une anecdote : en 2013, le Slimfocus a dépassé en ventes, pour la première fois en 50 ans, celles du Gyrofocus.

Quelles sont les priorités pour Focus ?

L’une des priorités actuelles réside dans notre capacité à adapter le maximum de cheminées de notre catalogue à Ecodesign, la nouvelle norme environnementale imposée à tous les dispositifs de chauffage dès 2021. En l’état, un tiers de nos foyers ne sont plus commercialisables. C’est l’un des gros défis que relèvent les nouveaux dirigeants. En 2017, Focus a réalisé 10,5 M€ de chiffre d’affaires, et il faut rajouter 5-6 M€ pour la chaudronnerie de Cavaillon. Il faut maintenir l’activité et cela passe par l’investissement, soit 800 000 € placés chaque année en R&D pour mettre les foyers aux différentes normes internationales et créer les nouveaux modèles qui les respectent.

Vous en avez identifié d’autres enjeux prioritaires ?

L’avenir de Focus s’inscrit toujours du côté de l’innovation. En 2017, nous avons commencé à explorer de nouvelles alternatives, comme les foyers à gaz, une évolution symbolisée par le Boafocus. Selon nos prévisions, les ventes des foyers à gaz devraient représenter cette année 8 à 10% de nos ventes. Enfin, il y a l’international. Focus est performant à l’export, réalisant 60% de son activité dans 71 pays. Nous avons une réelle marge de progression et nous visons les 70 % en 2020-2021. Grâce, entre autres, à la demande internationale croissante pour les foyers à gaz.

Focus est devenu un petit village dans le village… Un village d’irréductibles ?

En quelque sorte. Le siège initial de la société Focus, où je suis arrivé en 1967, est désormais entouré de plusieurs autres bâtiments avec des bureaux, l’atelier, le showroom, et la bergerie qui sert de salle de conférences. C’est notre foyer. Ce groupe incarne un état d’esprit, une philosophie de l’entreprise et une vision de ce que peut être le travail avec de vraies relations sociales. Irréductibles, je ne sais pas, j’espère bien que non… mais je souhaite que l’aventure continue en gardant cette bienveillance humaine qui est aussi, pour nous tous, une source d’inspiration.

Focus fonce vers l’avenir… plein gaz ?

Nous étudions toutes les nouvelles solutions, nous innovons et allons continuer d’innover. Il ne faut pas voir l’avenir comme quelque chose qui va mettre un terme à notre savoir-faire, mais au contraire : nous sommes des éternels pionniers à qui les nouvelles normes et les nouveaux usages ouvrent de nouveaux territoires.

Aucun regret ? Même pour la vie de pacha au coin du feu ?

Aucun ! (rires) Ma liberté de créer a été et restera mon salaire.

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