SOS : pronostic vital engagé pour les urgences du CHU de Montpellier

Les urgences vont mal dans la plupart des hôpitaux de France. Depuis lundi, les syndicats hospitaliers (re) tirent la sonnette d’alarme. Dans la région, la situation est jugée catastrophique dans les hôpitaux de Nîmes, Perpignan, Béziers ou encore Carcassonne. Comme au CHU Lapeyronie à Montpellier, où le pronostic vital est engagé, selon le témoignage d’un soignant qui a écrit à Métropolitain. Le voici en intégralité.

« Par où commencer ? Si j’ai voulu écrire ces longues lignes, c’est avant tout pour témoigner de mon profond désarroi concernant mon travail au quotidien et pour alerter la population sur les conditions dans lesquelles nos « futurs » patients seront peut être amené à être pris en charge. La situation se dégrade de façon exponentielle depuis quelques années. Tout augmente : le nombre de patients, la complexité des cas, la violence, … Les moyens ? Ils restent les mêmes. Mais, j’y reviendrai ».

Ce soignant montpelliérain -dont on imagine aisément pourquoi il souhaite conserver l’anonymat, car il est astreint à respecter le secret professionnel- raconte : « Une situation devenue banale, imaginez-vous : il est 13 heures un jour de semaine et les urgences sont déjà pleines. Sur notre logiciel de travail, 7 patients qui viennent d’arriver sont en attente de tri, 9 patients sont en attente dans la colonne « filière courte » (petite traumatologie) et 12 dans la colonne « filière médico-chirurgicale ». La salle d’orientation (une salle rectangulaire d’environ 10 mètres sur 20 ou sont accueillis les patients et ou ceux triés attendent une place en salle d’examen) est déjà pleine. Il y a des personnes âgées dont l’autonomie est limitée qui s’agitent, des patients alcoolisés durant la nuit qui attendent de se réveiller, des malades valides qui se demandent pourquoi c’est aussi long et pourquoi on ne fait rien. Deux équipages d’ambulanciers avec des patients âgés, dont un avec un masque à oxygène, attendent de pouvoir rentrer dans la salle mais les trois brancards d’accueil sont déjà occupés par un patient qui fait un infarctus et qui attend une place en salle de soins intensifs (trois postes également pleins), un patient dont les soignants prennent les paramètres vitaux et une jeune femme qui a pris des médicaments pour en finir. Et les soignants pendant ce temps ? Un infirmier reçoit les patients, un autre prélève un bilan biologique au malade qui fait un infarctus. L’aide-soignant, qui déshabille un patient, n’a pas le temps d’aller voir la « mamie » qui essaye de se lever de son brancard pour aller aux toilettes. Du coup, celle-ci demande à un chirurgien qui passe dans le couloir « Monsieur, vous travaillez-ici ? ». Celui-ci ne répond même pas. L’externe (étudiant en médecine) essaye d’aider à droite à gauche comme il peut. Il a beaucoup de bonne volonté mais il est surtout là pour apprendre et par manque de temps, personne ne peut vraiment s’occuper de lui correctement ».

« Soudain, tout s’agite »

Ce personnel en blouse blanche poursuit son témoignage captivant : « Soudain, tout s’agite. Le psychiatre veut garder hospitalisé un malade qu’il vient de voir en consultation mais ce dernier refuse, il va falloir le sédater par la force. Grace à un appel général par l’interphone, le personnel des autres secteurs arrive rapidement. Les agents de sécurité sont appelés en renfort mais ils n’ont pas le droit de toucher les patients. Le malade en question s’agite, il dit que personne ne peut le retenir, plusieurs personnes l’entourent dans un coin de la pièce. Dans le même temps, les ambulanciers de l’hôpital arrivent pour transférer un malade dans un service mais ils ne savent pas où se situe le patient. Le fils d’une dame âgée demande pourquoi sa mère attend dans la même salle depuis quatre heures mais le personnel n’a pas le temps de lui répondre. Un des patients alcoolisé de la nuit se lève et demande ou sont ses affaires ».

Des individus armés !

Le soignant n’en a pas terminé : « Chaotique, n’est-ce pas ? J’imagine que vous avez senti la tension monter en vous. Il y a quelques semaines, à la suite d’une fusillade à la Mosson-la Paillade, un quartier sensible de la ville, nous avons reçu un blessé par balles venu par ses propres moyens. Lorsque nous avons commencé à le prendre en charge, deux individus sont entrés dans les urgences, l’un deux était armé. Les protagonistes se sont battus dans la salle d’orientation, devant la banque d’accueil des infirmiers. Tout le monde était sidéré. Je me souviens avoir entendu une jeune patiente pleurer : « C’est un cauchemar, mais où on est ici ? ». Je pense que plusieurs soignants se sont posé la même question ».

À l’époque, Métropolitain avait révélé cette violente intrusion aux urgences du CHU Lapeyronie. Suite à ces évènements et bien d’autres, le personnel a déposé un préavis de grève pour réclamer des moyens. La direction a notamment promis la présence d’un autre infirmier dans la salle d’orientation pour le 25 Juillet. À ce jour, cette mesure n’est appliquée que certaines nuits, car le service n’a pas les effectifs nécessaires.

Des médecins ont déserté les urgences

En parlant des effectifs, selon ce soignant qui témoigne courageusement, « une dizaine de médecins, une majorité de jeunes, a quitté le service depuis un an et ceux-ci n’ont été que partiellement remplacés. Il faut dire que les anciens ne prennent plus de garde aux urgences, ils font de la régulation au centre 15, du SAMU, brefs, des postes plus tranquilles. Pire, ceux-ci se placent sur les plannings. Du coup, les plus jeunes font des horaires impossibles dans des conditions éprouvantes (des moyennes à 230 heures par mois pour un contrat de 169 heures alors que la législation européenne fixe une durée de travail à 39 heures par semaine pour les urgentistes). Ainsi, il n’est pas possible pour les médecins d’assister à des formations ou bien au détriment des jours de repos, voire des vacances.

Pour le mois de septembre, les médecins ont reçu un courriel les informant que le planning n’était pas réalisable, car il manque certains jours jusqu’à huit médecins. On les a sommés d’annuler leurs indisponibilités pour boucler le planning sous peine de remplir les trous de façon arbitraire. Oui, vous avez bien compris, ils n’ont plus le droit de poser des jours de repos ! ».

Formation en alternance forcée

Par ailleurs, toujours selon notre témoin, « les jeunes médecins, dont l’énergie est totalement ponctionnée, ont été « forcés » à effectuer une formation en alternance dans un centre hospitalier de la région ou les urgences sont en manque de praticiens. La raison à cela ? Le poste qu’on leur a proposé est en grande partie financé par l’ARS et donc coute moins cher au CHU. Ainsi, après un an au CHU de Montpellier, ils iront travailler dans un service d’urgences ou le temps de travail est respecté, ou le flux de patient reste raisonnable et ou on leur propose immédiatement un poste en CDI (ah oui, aux urgences du CHU, il faut parfois attendre cinq ans avant de se voir proposer un poste définitif de praticien hospitalier. C’est comme si votre période probatoire dans votre entreprise durait cinq ans). Reviendront-ils combler les effectifs du CHU ?

Rajoutez à cela le flux continu de malades, car il arrive parfois qu’il reste des patients en attente à la fin de la nuit, la difficulté pour trouver des lits d’hospitalisation, les refus des médecins spécialistes de prendre les patients dans leur service, je sais que c’est facile à dire, mais si c’étaient leurs parents qui passaient vingt heures sur un brancard des urgences, ils aimeraient que le cauchemar s’arrête et les services qui ne font plus d’entrées directes : « C’est l’urologue qui a dit à ce patient de venir aux urgences », « Mais il vient d’un hôpital situé à 70 kilomètres, pourquoi le malade n’est pas transféré directement dans le service d’urologie ? », « L’urologue voulait le voir avant de le faire monter parce que dans le service, l’infirmière est seule la nuit ». « Allo, oui, tu es l’urologue ? Le patient que tu attendais est arrivé aux urgences », « Ah oui, OK, très bien, faites lui une prise de sang, une échographie rénale et faites le point avec l’urgentiste puis rappelez-moi »), vous avez la recette parfaite pour faire fuir tous vos médecins ».

Moyens humains et financiers

Le soignant du CHU Lapeyronie aborde maintenant l’aspect prise en compte de la situation : face à cette situation catastrophique, quelle a été la réponse des autorités concernées ?

« La direction du CHU, au courant des difficultés rencontrées, fait mine de prendre en charge le problème mais comme dit plus haut, les revendications du personnel n’ont pas été toutes satisfaites. Raison invoquée par la direction ? Les moyens financiers et humains ne sont pas disponibles mais « nous sommes à l’écoute et très concernés par le problème des Urgences ». Du coup, beaucoup de paramédicaux quittent également le service dont certains sont là depuis des années et sont des piliers du service. Ils seront remplacés par de jeunes diplômés qu’il faudra former, on estime qu’il faut un an pour être à l’aise dans le service et certains partiront dès que possible, trouvant le travail trop difficile.

Du côté des médecins, les responsables du service ont demandé il y a un an à leur équipe de faire des efforts concernant la cotation des actes pour rapporter de l’argent au pôle. Résultat, le service a fait un bénéfice de 700’000 euros, mais rien n’a été envisagé pour améliorer les conditions de travail. Diverses réorganisations des postes médicaux ont été effectuées (plus de médecins la nuit en contrepartie, certes, d’une meilleure rémunération en déclenchant des astreintes exceptionnelles) mais pas de vraie création de poste. Les responsables du service refusent de faire appel à des intérimaires pour combler les trous dans les plannings, donc les médecins font plus d’heures. Il y a quelques temps, le chef de service interrogé à la radio disait que tout allait bien dans les urgences et qu’il n’y avait pas d’attente.

Les cadres de santé du service ? Ce qui leur importe c’est de remplir le planning pour qu’il n’y reste pas de case vide. Ils n’ont pas vraiment de pouvoir. La cadre supérieure du pôle Urgences est dans son bureau et déplace son personnel d’un service à l’autre en leur demandant toujours plus de flexibilité. Lors de la dernière réunion du pôle Urgences, le professeur chef du pôle fait état du nombre de passages dans le service : « Oui, bon, les urgences, ils prennent 3.5% de patients chaque année depuis dix ans. Voilà, ils ont l’habitude. Ah oui, mais vous les urgentistes, vous n’aurez pas de troisième médecin en nuit profonde avant dix ans. De toute façon, la plupart des praticiens de l’hôpital trouvent vous êtes déjà des privilégiés ». Fin de citation ».

« Un système à bout de souffle »

Et notre témoin de conclure son SOS : « Voilà, quelques éléments de mon profond désarroi face à cette situation catastrophique et ce système à bout de souffle. Je n’imagine que trop bien que la problématique est la même dans d’autres services d’urgences du pays mais il faut garder à l’esprit que ce lieu reflète profondément notre société, tant du point des vue des personnes rencontrées (patients et soignants) que de son fonctionnement.

Enfin, sachez tout de même que si vous deviez malheureusement venir consulter aux urgences, vous rencontrerez des soignants qui aiment leur métier et qui feront tout pour vous aider, que vous consultiez pour une détresse physique ou psychologique. Les urgences vitales sont prises en charge rapidement et de manière efficace mais pour le reste, peut être vaut-il mieux consulter dans le privé »…

Un témoignage fort, édifiant qui atteste du profond malaise aux urgences du CHU Lapeyronie, à Montpellier, où même les sapeurs-pompiers se font agresser par des patients qu’ils ont secourus, comme dans la nuit du 5 au 6 août dernier. Des agents de sécurité sont pourtant affectés dans ce service le plus fréquenté, qui fonctionne 24h sur 24, 365 jours par an.

14 Comments

  1. Après ce terrible récit j ai juste envie de hurler ! Mais jusqu ou vont ils laisser pourrir cette situation ?
    Allô Madame Buzyn il y a quelques un au bout du fil !
    Respect Mr pour votre témoignage.

  2. Comment nous simple citoyen on peut venir en aide ???
    Pétitions ???
    Comment ??
    Car on a tous un jour ou l’autre avoir besoin de vous , avoir besoin des urgences.
    Alors aidons les !!!!

  3. Les urgences sont encombrées par une multitude de gens qui n’ont rien à y faire, par opposition à celles et ceux qui se passeraient bien volontiers du séjour !.

    1. d’accord avec vous ,remettons en cause la c.m.u ,trouvons autre chose pour les urgences quitte à diriger les gens dans d’autres circuits ,on sera traiter de sans coeur ,alors laissons mourir les urgences ….

  4. Si les urgences n’etaient pas encombrées par de la « bobologie », les soignants pourraient se concentrer sur les vraies urgences.
    Aller chez un médecin en ville nécessite de payer sa consultation même si elle est remboursée ensuite. Les Urgences sont gratuites.

  5. je trouve que le moment ou le psychiatre intervient est un réel reflet de la situation quand dans la nuit a un temps T tu as dans la tete un sondage urinaire (pour lequel tu es parti) et durant les 5 metres pour aller jusqu’a la porte du box, on t’auras demandé si tu peux faire un bilan a A, perfuser B parcequ’il vomit, une accompagnante aura demandé si les résultats de mme C sont sortis, un autre accompagnant si tu peux amener mme D aux toilettes (qui de finira en bassin parce qu’en fait la dame est autonome au domicile mais met 30mn pour traverser un 10m2, sans oublier le cyril je t’ai mis l’entrée de mme E, chute a répétitions et démence. (cette dame finira contentionnée car un soignant en permanence devant le brancard est impensable et que l’on va la retrouver au sol avec toutes les complications que cela implique. et mr F qui s’enerve parce que cela fait 2h qu’il attends apres son scanner et qu’il veut se deperfuser (quand il ne s’est pas lui meme deperfuse pour son scan injecte avec un petit chemin de gouttes rouges au sol a nettoyer en prime avant le passage des ASH. voila me quotidien de 5m de trajet dans un service d’urgences… sinon je n’ai qu’une tête et deux bras…. sinon, je vais sonder en fait…. au secours?

  6. Quand on veut abattre son chien …tout est fait pour que le service public coule et que l’on donne tout au privé , même la sécurité sociale est menacée ..

  7. pourquoi les médecins en ville ne reçoivent-ils pas les patients 7 jours sur 7 pour la bobologie, de toute manière le gouvernement se fout royalement des electeurs, retraites rackettées, abaissement des indemnités de chomage, mais pas foutu de donner du travail aux gens, insécurité, pourrissement , et de plus en plus précarisation – tant de choses à faire pour revaloriser notre france qui perd sa dignité

  8. Attention tout de même la situation n’est pas forcément mieux dans le périphérique d’à côté, on a moins de passage mais moins de place et de personnel mais, toute proportion gardée, c’est partout pareil…

  9. Les généralistes veulent avoir des horaires de fonctionnaires et de toute façon il y a en a de moins en moins.
    Les médecins préfèrent faire des spécialités qui rapportent gros avec des horaires tranquilles ( rendez vous avec dermatologue difficile à avoir car trop occupés à injecter du botox)
    Si on instituait un service civil renumere pour les jeunes médecins car leurs études nous coûtent des fortunes.
    En France on veut tout avoir sans rien donner.
    Allez vivre dans n’importe quel autre pays !

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