Interview : Jean-Lambert Gaillard, patron du style

Le chantre de l’élégance montpelliéraine a fait évoluer sa boutique tout en gardant l’âme des origines : le fait sur mesure cher à son père, fondateur de l’enseigne emblématique du passage Lonjon, Jean Gaillard.

Retour sur un demi-siècle d’histoire et d’élégance avec ce « maître habilleur », croqueur de styles et conseiller hors-pair du Tout-Montpellier.

>> Impossible d’évoquer votre enseigne, sans parler de votre père, Jean Gaillard. Vous souvenez-vous du contexte dans lequel a été créée cette boutique ?

Quand mon père a créé la boutique en 1969, il était alors directeur de La Grande Maison, qui était une institution montpelliéraine de l’époque, située à l’emplacement de l’actuel McDonald’s. Il était tailleur de métier, formé à l’école de Lyon, et en même temps il avait développé des capacités en gestion puisqu’il a dirigé de nombreuses boutiques dans toute la France, avant de s’installer à Montpellier. Après 10 ans à la tête de La Grande Maison, il a eu envie de monter son affaire, qu’il a ouverte passage Lonjon, juste en face des Galeries Lafayette, alors situées sur la Comédie (NDLR : à l’emplacement du cinéma Gaumont). C’était une rue très animée, et la boutique Jean Gaillard est vite devenue une référence pour la bourgeoisie montpelliéraine. Il faut dire que mon père était un personnage charismatique de l’Écusson, il aimait son métier, il aimait sincèrement les gens et la relation avec ses clients. Puis avec sa calvitie, qu’il entretenait avec grand soin, il avait trouvé un signe de distinction très personnel qui collait assez bien avec son fort caractère !

>> Quand vous avez repris l’affaire familiale, vous avez amorcé un virage stratégique, quasiment contre votre gré ?

Hélas, mon père est mort en 1991 d’un infarctus. Ça été très brutal. Je me suis beaucoup posé de questions avant de reprendre le flambeau, car l’époque était en train de changer. Des chemisiers habilleurs qui, comme mon père, proposaient une offre très personnelle, se sont vus concurrencer fortement par les marques et la mode. Il y avait un nouveau paradigme qu’il fallait prendre en compte, et donc par conséquent, il fallait faire évoluer le métier et la maison Jean Gaillard, afin de ne pas disparaitre. Je suis donc entrer en contact avec les griffes qui commençaient à émerger, j’ai également agrandi les espaces de la boutique pour proposer une nouvelle offre à nos clients. On a dû se réinventer. La part du sur mesure s’était réduite comme une peau de chagrin, mais on l’a maintenue en vie, malgré tout.

>> … Et comble de l’ironie, en 2018, votre actualité est marquée par le retour du sur mesure. Tout ça pour ça…

Oui ! Et vous me trouvez très heureux de renouer avec les origines de notre boutique, je trouve cela amusant. On retrouve ce contact que l’on avait avec nos clients, on réinterroge quelque chose dont on ne parlait quasiment plus, à savoir le style ! Le style est personnel, et cela se construit avec des professionnels qui savent habiller une silhouette. Aujourd’hui, on assiste à un retour de ses préoccupations-là. Pour simplifier les choses, je dirai que la mode nous fait entrer dans des vêtements qui ne nous vont pas. Et je crois que les gens reviennent de cette standardisation imposée par le prêt-à-porter.

>> Tout a changé pour que rien ne change, au final ?

Non, pas totalement, car il y a eu de véritables évolutions dans le métier. Déjà au niveau technique, avec par exemple la coupe qui s’opère maintenant au laser. Et puis surtout dans le travail que l’on fait pour habiller la silhouette. À l’époque de mon père, le costume sur mesure était synonyme de rigueur, tant dans la coupe que dans le choix des tissus. Aujourd’hui, il y a une exigence de souplesse, de fluidité de la part des hommes. Par exemple, pour une épaule, nous allons travailler sur la silhouette naturelle, ce que l’on appelle l‘épaule napolitaine.


>> Un bon tailleur doit-il être fin psychologue pour arriver à bien conseiller ?

Chaque personne a un potentiel de style qu’il faut faire émerger. Et c’est justement le travail du tailleur qui se met en face de vous et vous parle. Il essaie de voir jusqu’où vous serez susceptible d’aller et il va subtilement faire évoluer votre silhouette. Le but à atteindre c’est d’arriver à amener le client au bon endroit, que quand il se regarde dans le miroir, il y ait cette émotion, cet étonnement du « ça, c’est vraiment moi »… Donc oui, il y a ce travail là qui est très important.

Après, la part de psychologie pour habiller les hommes est significative, mais moins que pour les femmes, car la garde robe masculine est strictement codifiée. Donc, soit on adhère à ces codes, soit on les transgresse, soit on s’en fout.

>> Là, vous faites référence à la geek attitude incarnée par les techno-milliardaires comme Steve Jobs ?

Oui, dans cette culture il y a ce message : « ma réussite ne tient pas à ma position sociale, mais à mon intelligence, du fait que je réfléchisse plus vite que les autres, etc. Et donc, je n’attache aucune importance aux codes vestimentaires d’appartenance à une classe». Mais ceci dit, il ne faut pas confondre les codes et le style, le « non-style » est un style !

>> Et l’élégance dans tout ça ?

George Brummell disait : « On ne m’a pas remarqué, alors que je suis élégant ». Je dirai que l’élégance est une forme de discrétion. Il faut que l’on voit l’individu en premier, et non le vêtement. Ce dernier vient juste magnifier la silhouette et la personnalité.

>> Revenons à votre boutique, il paraît que vous lancez également le jean sur mesure ?

Oui, avec nos partenaires vénitiens Tramarossa, nous sommes en train de travailler cet angle. Le jean est devenu LE vêtement, tant il est universel et omniprésent dans la garde robe masculine. Par conséquent, il y a un intérêt à le rendre différenciable, en intégrant le sur mesure et des éléments de customisation.

>> Quelle est la commande la plus originale que vous ayez eu à honorer ?

L’an dernier, une régisseuse de cinéma est venue me voir pour les besoins d’un film en tournage à Sète. Il lui fallait un pantalon avec plusieurs trous parce que le comédien allait être poignardé. Comme il faut prévoir plusieurs pantalons pour les multiples prises, je me suis retrouvé avec un tas de pantalons troués sur les bras, qui de surcroit étaient destinés à un futur macchabée !

>> Dans votre boutique, on trouve également un espace important accordé au lifestyle ?

Oui, aujourd’hui on a séparé deux espaces : l’espace tailor au numéro 6 du passage Lonjon et au numéro 4, la boutique historique qui est devenue le magasin lifestyle. Dans cette boutique, on retrouve des marques comme Dior, Saint-Laurent, Moncler, Burberry, Paul Smith, etc. Au sous-sol, on a conçu un espace uniquement dédié aux sneakers. Mais surtout, nous voulons proposer une autre expérience à nos clients. Nous sommes en train de développer toute une gamme de produits alimentaires avec la plus grande table italienne, Da Vittorio, un restaurant trois étoiles de Bergame. On trouve également des éléments de décoration, comme les bougies Baobab actuellement en magasin.

On n’invente rien, on s’inspire de ce que Colette a fait à Paris, ou Corso Como à Milan : créer un univers bâti sur la transversalité de l’offre. Nous voulons surprendre nos clients avec de jolis produits, exclusifs et légèrement décalés. Je pense que c’est un bon moyen pour lutter contre la désaffection des boutiques. Il faut créer des moments à part entière avec les clients.

>> Ce lien d’attachement entre vous et vos clients, c’est sûrement ce qui explique la longévité de la maison Gaillard ?

Oui, mais il a fallu aussi que la maison évolue. D’ailleurs, on s’est éloigné peut-être un moment de l’esprit des origines, et on a été traversé par des périodes de doute. Mais oui, aujourd’hui je suis très heureux de réinvestir complètement mon métier, de renouer avec ce rôle de « maître habilleur », cher à mon père.

>> Et vos enfants, ils sont prêts à prolonger cette lignée ?

(Rires) Pour le moment, pas vraiment ! Mais vous savez, j’ai eu une vocation tardive, alors qui sait ? Pour être franc, je profite des choses au jour le jour, j’ai encore de multiples projets, comme le pressing écologique que nous ouvrons dans un mois, rue Jacques Cœur. Cela me tient à cœur car il va offrir une continuité à nos clients. Alors, carpe diem !

>>> Propos recueillis par Arnaud Boularand : Photos : Mario Sinistaj / Vidéo : Arnaud Boularand

2 Comments

  1. Et qui se souvient de son grand père, qui se promenait sur l’esplanade ?
    Et du film publiciataire sur le magasin qui passait en ouverture au gaumont comédie ? J’avais été invité au bel appartement rue de l’aiguillerie…
    Ah, la belle époque…

  2. Agréable interview d’une personne très sympathique, dommage que les fautes d’orthographe piquent les yeux  » Je suis donc entrer en contact « 

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