Montpellier : entretien avec Dominique A avant son retour au Rockstore

Avec 10 albums et plus de 25 ans de carrière, Dominique A est un artiste incontournable. En 2018, il revient avec deux albums et deux tournées aux visages différents. Tout d’abord, la facette rock et électrique de Toute Latitude, que le public montpelliérain pourra apprécier au Rockstore jeudi 26 avril.

L’automne laissera ensuite la place à La Fragilité, album plus feutré pour lequel Dominique A partira sur les routes en solo. Une volonté de ne pas choisir, dont on ne se plaindra pas, pour cet explorateur musical à la fine plume marqué par le rock et le verbe.

Pourquoi avoir décidé de sortir deux albums cette année ?
J’avais envie de faire deux tournées différentes, une en groupe et l’autre solo, et donc l’idée de faire deux disques m’est apparue. Je l’ai proposée et elle a été validée par la maison de disque. C’était pour moi, en quelque sorte, une façon de ne pas choisir. J’avais envie de revenir avec un disque plus rock, plus électrique mais en même temps je trouvais dommage qu’il faille attendre deux ou trois ans derrière pour retrouver quelque chose de plus feutré. Les deux tournées me fournissaient le prétexte de produire deux disques et de casser un peu le rythme habituel. On est à la fois dans un format d’actualité avec ce disque et la tournée et en même temps dans la projection avec le suivant. Avec la maison de disque, on travaille d’ailleurs en ce moment sur la pochette du deuxième qui est fini depuis l’année dernière. Du coup, il y a quelque chose qui est assez excitant dans le fonctionnement.

Il y a une couleur très électro, qu’est-ce qui a amené cette orientation ?
À la fois du matériel que j’ai acheté (boîtes à rythmes, synthés) et de travailler avec des personnes comme Étienne Bonhomme et Thomas Poli, habituées aux sons modulaires, électroniques… Tout concourait pour que finalement le disque ait une tonalité plus électro. Après il y avait aussi la volonté au niveau de la production de jouer avec les sons, d’être dans le tripatouillage. Ce qui était moins le cas dans les deux albums précédents où on était dans des disques, pas acoustiques, mais où la prise de son était prédominante. On retouchait assez peu les sources sonores. Là on s’est vraiment amusé avec la matière enregistrée et on a dénaturé les sons à foison. Cela nous a amené vers des tonalités plus électroniques mais il n’y avait pas chez moi une volonté de faire spécialement un disque électronique. Sachant que j’en ai déjà fait avec La Fossette, même Remué ou La Musique qui sont des disques à dominante synthétique. Ce n’était vraiment pas une obsession chez moi de faire un disque électronique.

Le bidouillage en studio cela a changé votre manière de composer ?
Il n’y a pas eu de bouleversement. Comme on partait beaucoup sur des séquences rythmiques, il y avait un gros travail fait autour de ça. J’ai enregistré une partie des choses chez moi. Et quand on a travaillé en studio avec le groupe on était axés sur l’aspect rythmique des chansons. À tel point que l’on n’en avait un peu oublié l’harmonie, c’est à dire le rapport aux mélodies. J’ai senti qu’il y avait un manque et je n’arrivais pas à mettre le doigt sur ce qui me gênait. Cela manquait tout simplement d’arrangement harmonique. Cela a été la dernière étape qui s’est faite rapidement sur deux jours où j’ai coloré à droite à gauche des choses qui manquaient, des séquences sur certains morceaux avec plus de guitare comme sur Aujourd’hui n’existe plus.

Est-ce que le morceau La mort d’un oiseau fait écho au Courage des oiseaux qui est l’un de vos titres emblématiques ?
Cela renvoie forcément mais il n’y a pas d’intention de jouer le clin d’œil. Il se trouve qu’il y avait cette histoire d’oiseau que j’avais envie de raconter comme une comptine ou une petite fable. À la limite, c’était plus un obstacle que ce soit un oiseau mais je n’allais pas le métamorphoser en lapin ou autre (rires). L’oiseau correspond bien à cette idée de fragilité, il n’y avait pas lieu de changer. Donc non ce n’était pas une façon de tuer Le Courage des oiseaux qui reste pour moi un morceau très important. Et je n’ai pas du tout envie de salir l’image de ce morceau.

Avec le recul vous avez compris pourquoi ce morceau a eu autant d’impact à sa sortie ?
C’est toujours mystérieux l’impact d’un morceau. Je pense que c’est vraiment lié au refrain tout simplement. Ces phrases je les ai souvent vues reprises dans des blogs. C’est comme un haïku. Je pense que c’est ce qui a fait le succès de la chanson.

Est-ce que la chanson Lorsque nous vivions ensemble a un lien avec le manga de Kazuo Kamimura ?
J’ai composé la chanson après avoir fini la relecture de ce manga. Cela m’a encore plus emballé que la première fois et dans l’heure qui a suivi, je voulais faire une illustration sonore de ce que le manga m’évoquait. J’ai commencé à écrire la chanson sur l’instant et je l’ai fini le lendemain. D’où les images un peu bucoliques qui arrivent comme un cheveu sur la soupe, parce qu’il y a cet enfer sur deux pages d’images de nature, qui fait écho en même temps à ce que vivent les personnages et qui, à la fois, sont des images détachées du récit. J’avais envie d’inspirer ça dans la chanson.

Vous menez des actions auprès des personnes précaires, avec Se décentrer est-ce un signe de votre part d’un engagement par la musique ?
Il y avait déjà eu Rendez nous la lumière mais c’est vrai que c’est quelque chose d’épisodique. Je ne le fais pas de façon systématique. J’avais envie de mettre l’idée du décentrage en musique. J’avais dit dans une interview, qu’une partie du problème vient de la position très centrale que se donne l’homme et si la position était légèrement déplacée, il y aurait une appréhension meilleure du rapport au monde du vivant. Et c’est rigolo car j’ai écrit le texte, finalement très clair dans son propos, et j’ai lu juste après les propos d’un anthropologue qui parlait justement du décentrage. Je me suis dit que c’est sans doute une idée qui correspond à des réflexions que se font d’autres gens et c’est juste une petite pierre à porter à ce débat là. C’est du même ordre que de répondre au Chant des Colibris sans être conquis par toutes les idées portées par les Colibris et la pensée de Pierre Rabhi, il y a quand même des accointances et des idées qui me semblent importantes. Cela a dû jouer son rôle aussi.

Vous arrivez à votre 11e album après plus de 25 ans de carrière, que dirait le Dominique A des débuts à celui d’aujourd’hui ?
Je pense qu’il serait curieux de voir que je suis toujours là (rires). Quand j’ai fait le premier album, il n’y avait pas du tout de projection de carrière. Après, musicalement, avec le recul, je n’en sais rien (rires). Peut-être que je considèrerais que j’ai trahi mes idéaux, peut-être que je dirais que c’est très bien. Rétrospectivement, aucun disque ne me fait rougir. Même s’il y a des ratages ou des choses qui sont moins abouties, je vois à chaque fois où je voulais en venir et à quoi cela correspond dans mon parcours artistique et dans ma vie personnelle. Je suis heureux d’avoir cette chance de pouvoir mener un parcours et faire se déployer quelque chose sur du long terme. Ce qui est très agréable aussi par rapport à la scène. Aujourd’hui je peux piocher allègrement dans un répertoire et ne pas me sentir limité par le nombre de chansons, savoir que je peux aller chercher des vieux trucs et les réactualiser. L’autre jour, j’ai fait un concert solo sur près de 2h, je me suis rendu compte que j’avais un répertoire qui commençait à être vraiment solide. Il y a quelques années, il manquait quelques chansons et je crois que maintenant je les ai. Cela me donne envie de continuer tout bêtement.

J’ai toujours eu l’impression que pour vous la musique était un terrain d’exploration avec comme fil conducteur l’écriture. C’est en partie cela qui vous a guidé durant votre carrière ?
C’est assez juste. Je me suis rendu compte tardivement, et avec une certaine mauvaise foi d’ailleurs, de l’importance de l’écriture dans ce que je faisais. Effectivement, je vois la musique comme un terrain d’exploration ou de jeu où il y a des possibilités de travailler avec des gens différents, dans un contexte différent, de partir sur des idées des fois opposées… Mais ce qui tient le tout, et en fait le caractère presque monolithique, c’est ce rapport à l’écriture. C’est lui qui guide, ne serait-ce que parce que tout bêtement j’écris souvent les textes avant de concevoir la musique. Je pense que, finalement, s’il y a une des gens qui accrochent sur le long terme, au-delà de l’aspect musical, c’est pour ce que je raconte. J’en suis intimement persuadé et de plus en plus avec les années. Avant c’était quelque chose que je fuyais et je ramenais toujours tout à la musique dans mes interviews. Maintenant, j’admets tle fait d’être considéré comme un auteur et peut-être avant tout comme un auteur.

D’autant que cela vous permet de toucher un public très large et qui se renouvelle ?
Je ne sais pas s’il se renouvelle mais c’est vrai qu’il s’élargit. Il y a beaucoup de gens qui me suivent depuis longtemps. Je le vois car je fais des signatures après les concerts en général et il y a beaucoup de gens qui m’ont vu plusieurs fois sur scène, qui viennent de tournée en tournée. Il y a une forme, même si je n’aime pas le mot, de fidélisation du public. C’est très réjouissant. Il y a aussi des gens qui sont arrivés avec les deux derniers disques Vers les lueurs et Eleor. On a senti à ce moment là qu’il y avait une vraie ouverture, avec plus de monde dans les salles. Après cela reste un gros succès de niche, ce n’est pas du grand public. C’est un public qui est là, très présent. Il y a beaucoup de réception, quand je fais un disque ou un concert, cela réagit beaucoup. C’est une position privilégiée pour moi.

Même si vous avez un public large et gagné une Victoire de la musique, vous cherchez à basculer vers le grand public ?
Je cherche à toucher un maximum de gens sans pour autant me travestir. Avant, comme je n’étais pas identifié ou on ne me connaissait pas, il y avait forcément des moments un peu délicats où je me retrouvais dans des émissions ou des choses qui ne me correspondaient pas du tout. Maintenant, je me sens moins agressé quand je dois faire des choses qui ne me plaisent pas forcément. Et surtout, j’en suis au stade où on ne va pas me demander de faire n’importe quoi pour vendre trois disques de plus. Il y a eu des moments où c’était un petit peu le cas. On me disait, tu es bien gentil avec tes trucs mais ça serait bien que tu mouilles un peu ta chemise dans des émissions à la con. Maintenant, on ne me le demande pas et de toute façon la plupart des émissions sont fermées à des gens comme moi. Au-delà de ça, je dirais qu’il y a une image qui s’est dessinée et il n’y a plus de décalage entre ce que l’on va me proposer et ce que je vais faire. Après j’ai toujours pensé que mes chansons étaient destinées au plus grand nombre et pas qu’à une petite chapelle.

Vous allez jouer au Rockstore, c’est une salle qui vous parle ?
J’y ai déjà joué mais pas depuis qu’il a été refait. Il paraît que c’est très bien. J’en ai de très bons souvenirs, un lieu assez vintage, dans son jus, avec une scène haute et un escalier en colimaçon bien périlleux (rires). Je suis content d’y retourner, cela fait un petit moment à vrai dire. Dominique Brusson, mon ingénieur du son, y est retourné avec Benjamin Biolay, et il m’a dit que c’était vraiment une bonne salle. Donc j’attends de voir…

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