Interview : Doris Wetzel, la mer au féminin

Spécialiste des sports nautiques, Doris Wetzel fait partie de ces femmes qui ont besoin d’aller là où on ne les attend pas. Championne d’Allemagne de voile et faite citoyenne d’honneur de la Ville de Montpellier en janvier dernier, la skippeuse, aujourd’hui kitesurfeuse installée à La Grande-Motte, bouillonne de projets. Arrivée il y a 20 ans en France, elle est aujourd’hui, à 40 ans, la seule a avoir réussi l’exploit de traverser la Méditerranée en Kitesurf. Prochain challenge : traverser l’Atlantique avec sa planche et son cerf-volant en 30 jours.

En attendant cet exploit hors norme, la championne fait plus que s’entraîner, elle partage son temps entre formation diplomante, recherche de sponsors et multitudes d’activités ludiques. Rencontre avec une passionnée de mer et de glisse qui veut réaliser ce que personne n’a encore fait.

>> Vous avez élu domicile à La Grande Motte. Pourquoi ce choix ?

Par amour. L’amour du sport de glisse et de voile, l’amour de la mer et des magnifiques spots de kitesurf mais aussi pour l’amour d’un homme. Je suis arrivée en France à l’âge de 20 ans. J’ai beaucoup bougé mais quand il a fallu choisir réellement l’endroit où je voulais vivre, mon choix s’est naturellement posé là où il y avait les plus beaux spots de Kitesurf de France. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que ce sport est quasiment né par ici.

>> Avez-vous le projet de rentrer un jour en Allemagne ?

Non, je ne pense pas. Cela fait 20 ans que je suis installée en France. Difficile pour moi aujourd’hui de me projeter et de me dire que j’irai vivre ailleurs. Mais on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait.

>> Comment vous est venue la passion des sports de glisse ?

Je pratique le sport depuis que je suis toute petite. Mon père était un athlète de haut niveau et il nous a transmis la passion du sport. Au départ, moi aussi je voulais faire de l’athlétisme comme lui, mais il m’en a dissuadé à cause du dopage. Il m’a alors dirigé vers son deuxième sport de prédilection : la voile. J’ai donc commencé, dès l’âge de huit ans, à m’entraîner sur un petit lac à côté de Mannheim, en Allemagne. Mais dès que nous le pouvions nous partions avec mes parents vers le large pour nous entraîner, généralement en Corse. Par la suite, je me suis professionnalisée et j’ai été notamment quadruple championne d’Allemagne de voile en 1992, 1993, 1997 et 2003. Mon seul regret est de ne pas avoir eu l’occasion de participer au Jeux Olympiques.

>> Depuis quand faites-vous du kitesurf ?

Depuis 6 ans environ. En fait, tout a commencé en 2012 lorsque j’ai fait un burn out. Les conditions et une charge de travail difficile à tenir ont amené une fragilité psychologique et physique qui m’ont fait prendre conscience d’un certain nombre de choses parmi lesquelles le besoin de me rapprocher de ma passion de départ, tout en me lançant dans un nouveau challenge. C’est à cette époque que je me suis lancée le défi de traverser l’Atlantique en kitesurf.

>> Un défi qui vous a également amenée à revoir votre carrière professionnelle…

Effectivement. Mon expérience personnelle m’a amené vers une réflexion plus globale mais aussi à vouloir aider les plus jeunes à mieux appréhender leur avenir professionnel. Pour cela, j’ai décidé de créer ‘’Wo’mana world wide’’, une association pour promouvoir les bienfaits du sport auprès des plus jeunes et des femmes mais aussi de prévenir et de combattre le burn out. Mon expérience m’a fait comprendre que lorsque l’on fait un mauvais choix professionnel, on est plus susceptible de faire une dépression. Quand un jeune sait ce qu’il veut et qu’il a assez d’autonomie pour prendre ses propres décisions, il est plus apte à éviter les dépressions au travail.

>> Pourquoi Wo’mana ?

Dans Wo’mana, il y a bien sûr la référence à woman qui veut dire femme mais aussi à ‘’mana’’ qui en polynésien veut dire ‘‘faire les choses pour le bien de toute la communauté’’.

Cette association a pour objectif d’aider les femmes dans ce sport dominé à plus de 90 % par les hommes mais aussi d’organiser des stages de kitesurf, de sport de glisse, de stand up paddle pour les jeunes de 15 à 18 ans a n de les aider à mieux s’insérer dans la vie active. Mon objectif est de transmettre en proposant des stages pour aider les femmes et les jeunes à mieux se connaître et ainsi mieux comprendre leurs projets de vie. Pour organiser ces stages, j’ai besoin d’un diplôme, d’où mon inscription cette année au CREPS pour passer le DE JEPS ‘’Glisses Aérotractées Nautiques’’. Ce diplôme, que j’ai décidé de passer en un an, me permettra de devenir moniteur de kitesurf et d’encadrer des jeunes enfants. Cela me permettra aussi d’allier le sport à l’insertion professionnelle.

>> Cet agenda chargé veut donc dire que ce n’est pas cette année que vous allez tenter de traverser l’Atlantique en kitesurf ?

Effectivement, j’ai décidé de repousser ce challenge à l’année prochaine. D’une part à cause de la formation diplômante qui me prend beaucoup de temps, puisque j’ai décidé de la faire en un an. Et d’autre part, pour mieux préparer ce projet qui demande beaucoup plus d’organisation logistique et beaucoup plus de nance.

>> Pourtant vous avez déjà traversé la Méditerranée en octobre dernier…

Oui, mais c’était différent. Pour la Méditerranée, je suis partie de Gruissan et je suis arrivée 8 jours plus tard à Bizerte en Tunisie. Pour moi, cela faisait partie d’un test, un test grandeur nature bien sûr, mais un test quand même ! Depuis que je me suis lancée ce défi, j’ai réalisé quelques traversées pour mieux me connaitre. Ce fût notamment le cas lorsque je me suis aventurée dans les 50 km entre La Franqui et Collioure, les 80 km du canal des Saintes en kitefoil, les 300 km du Maroc à la Mauritanie ou encore les 600 km au large du Brésil.

Traverser la Méditerranée m’a permis de me faire remarquer médiatiquement et de faire parler de mon nouveau défi. Traverser l’Atlantique est une autre histoire. Les conditions sont plus difficiles. La logique doit être plus maîtrisée, nous ne pouvons plus laisser place à l’approximatif comme cela a pu être le cas pour la Méditerranée.

>> À quand cette traversée ?

Je prévois de partir en avril 2019 à New York et d’attendre les meilleures conditions pour me lancer. L’objectif est de rejoindre le bassin d’Arcachon en Kitefoil le plus rapidement possible, pour cela, tout doit être anticipé et maîtrisé. L’expérience de la Méditerranée nous a beaucoup appris. Les conditions étaient très difficiles. Il m’a fallu adapter mon trajet en fonction de la météo à la fois changeante et capricieuse. Cette traversée m’a également donné l’occasion de prendre du recul sur mon alimentation, l’équipage, le bateau, le matériel… Une chose est sûre, je suis très ère d’avoir été la première à naviguer sur foil en haute mer, et je suis d’autant plus motivée pour retenter l’expérience sur l’Atlantique.

>> Combien de temps devrait durer cette traversée ?

J’annonce entre 40 et 50 jours, mais au fond de moi, j’espère boucler cette traversée en 30 jours. Un mois pour faire New York / Biarritz en kitefoil, c’est pas mal surtout quand on sait que cet exploit n’a été jusqu’à présent tenté par personne ! Mais pour cela, il me faut encore réunir toute la logistique qui m’accompagnera dans cette aventure.

>> Avez-vous calculé le budget nécessaire pour une telle traversée ?

Entre 200 000 et 600 000 euros. Le minimum me permettrait de réaliser cette traversée dans des conditions très difficiles et avec une prise de risque plus grande.

Si j’arrive à récolter plus de fonds, cette traversée sera plus agréable grâce notamment à un équipage adapté et à un suivi physique et psychologique maîtrisé. J’ai encore une petite année pour convaincre les sponsors de me suivre dans cette aventure hors norme.

>> Propos recueillis par Nadira Belkacem / Photos : Mario Sinistaj / Vidéo : Arnaud Boularand

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