Emploi : le portage salarial au centre des attentions

Co-fondateur et directeur associé de Portify, la société de portage salarial qu’il a fondée avec deux anciens camarades de Sup de Co, Guillaume Guilhen et Jérôme Pechot, Éric Bensaïd a l’âme d’un entrepreneur, l’expérience d’un chef d’entreprise et le regard d’un cadre dynamique. Attentif aux évolutions du marché du travail et à ses transformations parfois brutales, il n’hésite pas à employer des termes forts pour décrire le sacro-saint contrat de travail, considéré à tort, d’après lui, comme une “sécurité absolue“. “Le contrat de travail sous son format actuel, est obsolète“, indique-t-il. Quelles solutions alternatives existent alors aujourd’hui ? Il répond aux questions de Métropolitain.

>> Pardon pour cette question, peut-être un peu naïve, mais qu’est ce que le “portage salarial“ ?

Pour répondre à cette question, il faut partir d’un un constat : un Francais sur deux souhaite créer son emploi. Le portage salarial, c’est très simple. C’est, une nouvelle forme d’emploi qui permet d’exercer une activité, tout en cultivant son autonomie et sonindépendance. Ce mode d’organisation du travail est apparu il y a 30 ans en France, mais prend une dimension nouvelle aujourd’hui, alors que la flexibilité au travail est devenue un aspect essentiel de notre économie, surtout depuis l’élection d’Emmanuel Macron, qui encourage ce type de dispositifs. C’est une troisième voie entre le salariat et l’entreprenariat.

>> Vous dites que cela peut “permettre à un travailleur indépendant de bénéficier du statut de salarié“ ? Cela semble contradictoire.

Pas tant que ça. Nous vivons à l’heure du slash-working, c’est à dire à l’époque où le cumul des vies professionnelles est devenu chose courante. Exemple : je suis développeur la semaine, DJ le week-end et, ponctuellement, formateur en community management. Pour toutes ces activités, je suis soumis à des obligations administratives, fiscales et sociales perçues comme contraignantes, sans oublier que je dois régler des charges patronales, sociales… Le portage salarial permet à un professionnel d’exécuter une mission dans une entreprise cliente en toute indépendance, de recevoir un bulletin de salaire plutôt que des règlements d’honoraires, et de bénéficier des avantages du statut de salarié, c’est-à-dire sécurité sociale, retraite, prévoyance, assurance-chômage…

>> Comment est-ce possible ?

En des termes simples : vous, iindépendant, négociez avec votre client un contenu, une durée et un montant de mission. Vous faites ensuite appel à nous, Portify, société de portage salarial. On vous établit alors un contrat de travail classique en bonne et due forme. Ce contrat de travail vous assurant un statut de salarié. En parallèle, nous établissons un contrat de sous-traitance avec votre client. Avec ce dispositif, vous transformez votre chiffre d’affaires en rémunération nette et en vous exonérant des complexités administratives qui sont des freins à la création d’entreprise.

>> Moyennant un pourcentage de … ?

Nous rétribuons environ 65% de la somme facturée à l’entreprise. En tant qu’indépendant, toutes charges déduites, il vous resterait environ 50%. Passer par le portage permet donc d’augmenter ses revenus. Le schéma est le suivant: il s’agit d’une relation tripartite entre, le client qui règle la facture globale à la société de portage, qui reverse ensuite le solde au prestataire final, déduit bien sûr, de la commission et des charges sociales. Le porté devient, je précise, éligible à l’assurance chômage en cas de cessation ou d’interruption d’activité. C’est un système très avantageux. C’est un petit peu comme si vous créez votre start-up en CDI !

>> C’est un premier avantage, côté “salarié“, mais ça ne vaut pas un CDI ! 

Je vais vous dire une chose : le contrat de travail est obsolète. Du point de vue du patron, qui a tout à fait le droit d’y mettre un terme pour tout un tas de raisons. Mais aussi du point de vue du salarié. Les générations X, Y, Z… sont ultra-mobiles. Je vous pose une question à mon tour : savez-vous quelle est la durée moyenne d’un CDI, en France, aujourd’hui ?

>> Non ?..

Deux ans ! Alors bon, quand on parle de “CDI“ aujourd’hui, j’ai presque envie de dire que ça ne veut plus dire grand chose. Sauf du côté des banques, peut-être.

>> Ce n’est pas rien !

C’est un argument du portage : grâce au contrat de travail que l’on fournit, grâce aussi aux feuilles de paie que vous recevez chaque mois… Vous vous éloignez de la zone de précarité des autres statuts indépendants et devenez subitement plus séduisant aux yeux de votre banquier. Plus, en tout cas, que si vous alliez le voir avec votre plus beau bilan comptable (sourire).

« Le portage salarial, c’est une passerelle entre deux mondes, et deux époques »

>> Quels sont les avantages du point de vue de l’entreprise ?

Le premier, et pas des moindres, c’est que l’on accède ainsi à des expertises dont on ne dispose pas en interne et qui sont pourtant essentielles pourparvenir à maintenir sa croissance, à se développer. Pour un chef d’entreprise, c’est aussi une alternative à l’embauche. Prenons l’exemple d’une société de service. Cette société remporte un marché qui l’engage à fournir un gros volume de travail pendant un temps déterminé. Pour mener à bien la mission, l’entreprise a besoin de recourir à un ou plusieurs experts, qu’elle n’a pour autant pas -ou pas encore- les moyens d’embaucher en CDI. En se tournant vers une société de portage, elle a non seulement accès à un vivier de talents qualifiés, mais elle s’épargne aussi les risques sociaux (requalification de contrat de travail, etc.) et tout un pan de formalités RH et administratives. Portify assouplit et simplifie les process.

>> Quel est le type de contrat signé ?

Aussi bien des CDD que des CDI. Dans le détail : des contrats de travail signés par les trois parties (nous, le “porté“ et l’entreprise) et qui précisent objectif, durée, modalités de travail…

>> Qu’on à y gagner les deux parties ?

Notre ambition est d’offrir plus de services et un statut aux indépendants, tout en permettant aux entreprises de recruter plus facilement. Chacun y trouve son compte. Les chiffres, d’ailleurs, nous donnent raison : 2 300 indépendants apparaissent, chaque jour en France. À ce jour, la France compte plus de 1,5 million de microentrepreneurs et un Français sur deux déclare vouloir “créer sa boite“. Pour autant, le Français reste frileux, découragé par une autre réalité : une entreprise sur deux échoue, en moins d’un an d’existence. Tout le monde ne peut pas être technicien, gestionnaire et promoteur de son savoir-faire. Le portage, c’est un gage de réussite de vos projets.

>> Il y a quand même des points plus délicats…

Lesquels ?

>> Un CDI dont on précise la durée, ce n’est pas vraiment un CDI.

J’en reviens aux statistiques. Durée moyenne du CDI en France : deux ans. Vous raisonnez avec d’anciens réflexes. Je peux vous donner tout un tas d’exemples qui prouvent que le portage salarial peut représenter une vraie solution d’avenir.

>> On y va, alors !

Vous êtes en poste dans une entreprise et, comme de plus en plus de Français, vous vous rêvez chef de votre propre entreprise. Mais, c’est légitime, vous avez des craintes. Grâce au portage, vous pouvez tester votre activité avant d’avoir à créer une structure juridique. Et ça, je le rappelle, sans vous embarrasser avec descontraintes juridiques, administratives, fiscales… et sans chiffre d’affaires mensuel minimum. Autre situation : vous êtes indépendant mais vous ne passez pas par le portage. Ok.Mais comment gérez-vous les impayés et retards de paiement ? Portify prévoit cette situation qui peut s’avérer compliquée et verse, à l’avance, le salaire en fin de mois. Vous ne subissez pas, alors, le délai de règlement établi avec le client ni les défauts de paiement éventuels. Encore un autre exemple : vous êtes micro-entrepreneur et êtes soumis à un plafond annuel de chiffre d’affaires. En portage, vous n’avez aucune limite imposée. Il y a aussi le cas des cédants-repreneurs, qui s’assurent par le portage une transition plus sereine.

>> Prévoyez-vous, en tant que société de portage, des missions nouvelles, quand la précédente s’interrompt ?

Ce n’est pas notre coeur de métier. En tant qu’ “indépendant salarié“, la prospection reste de votre devoir. Cependant, nous avons créé une plateforme collaborative au sein de Portify à travers laquelle offreurs et demandeurs peuvent entrer en contact, en toute autonomie, et envisager des collaborations futures.

>> Que se passe-t-il en cas d’inactivité temporaire ?

Portify prévoit des périodes d’inactivités dans le contrat de travail qui est signé. Si, entre deux missions, vous êtes “inactif“, vous restez salarié chez nous, sans salaire mais sans coût.

>> Entreprise comme indépendant, peut-on recourir au portage, quelque soit son métier ?

Hormis les professions à ordre, toutes les missions de prestation intellectuelle peuvent se faire porter.

>> Ne trouvez-vous pas curieux que le portage salarial apparaisse pour beaucoup comme une nouveauté alors que ce mode d’accompagnement existe pourtant en France depuis bientôt 30 ans ?

Le portage est apparu dans les années 80 chez nous. Par contre, il a, depuis, considérablement évolué. Il s’est adapté aux réalités du travail de notre époque. Il s’est structuré pour sécuriser les acteurs du portage :les sociétés comme Portify, bien sûr, mais surtout les indépendants et les entreprises qui y recourent. Une convention collective a d’ailleurs été signée au printemps dernier. Les accords de branche ont suivi grâce notamment à la FEPS (Fédération Européenne du Portage Salarial), dont nous faisons partie. Un cadre juridique clair et précis pose aujourd’hui les jalons d’un secteur, jusqu’ici désorganisé. Et c’est une des choses qui me fait dire que le portage va se démocratiser.

>> Néanmoins, c’est encore marginal en France.

Pas tant que ça. Actuellement, on estime à 100 000 personnes environ le nombre de portés. Et à 1 million les personnes ayant déjà eu recours, au moins une fois dans leur vie professionnelle, au portage.

>> Il y a plus de 200 sociétés de portage en France. Qu’est-ce qui distingue Portify des autres ?

Notre panel de services : système dementorat, formations online, comitéd’entreprise, accès à une plateforme collaborative… Nous fonctionnons simplement, à travers un guichet unique. Nous avons misé sur la souplesse et la simplicité, un peu comme des artisans, et bien ancrés dans nos territoires.

>> Quel est le profil des personnes qui travaillent avec vous ?

70% des métiers d’aujourd’hui n’étaient pas connus il y a 10 ans. Nous travaillons avec beaucoup de ces nouveaux professionnels, surtout dans les services. Nous portons ainsi des pilotes de drones, des expertsen cyber-sécurité, des managers de transition… De plus en plus de métiers en lien avec la Silver économie, aussi. Et, bientôt, des métiers dont j’ignore encore moi-même l’existence. 85%des nouveaux métiers de 2030, sont en effet encore inconnus à ce jour. Notre vocation est de créer une passerelleentre hier et demain.

>> Avec quel message pourrions-nous conclure cette interview ?

Avec un appel à Muriel Pénicaud, notre ministre du Travail : encourageonsavec plus de force le portage. Laissez les Français créer leur emploi. L’engouement pour des dispositifs plus souples est bien là : la preuve, le portage a crû de 40% sur les trois dernières années. Quel secteur connaît une telle croissance ?Aucun !

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