Montpellier : l’Histoire dans le viseur du Pavillon Populaire

EXPOSITIONS. Après une saison américaine où l’esthétisme était mis en avant, le Pavillon Populaire consacrera l’année 2018 à présenter le rapport entre la photographie et l’Histoire. Les trois grandes expositions inédites, et notamment la double de l’été analysant le travail d’Heinrich Hoffmann photographe d’Adolf Hitler, témoignent du programme ambitieux développé par Gilles Mora. Pour cette nouvelle saison le Pavillon Populaire délaisse l’aspect artistique de la photographie au profit du document et du témoignage historique ou ethnographique pour montrer toute la force, la puissance et l’importance de l’image. Et bien sûr de son impact sur les gens qu’ils soient les acteurs des événements d’hier au public d’aujourd’hui… Parfaitement conscient de la sensibilité des sujets et de l’importance de les présenter, le directeur du Pavillon populaire et deux des commissaires des expositions, ont longuement expliqué leur démarche.

Le rapport entre photographie et Histoire

« Aurès, 1935. Photographies de Thérèse Rivière et Germaine Tillion », « Un dictateur en images. Photographies de Heinrich Hoffmann » couplée avec « Regards sur les ghettos » et « I am a Man. Photographies et luttes pour les droits civiques dans le Sud des États-Unis, 1960-1970 » constituent le programme de la saison 2018 du Pavillon Populaire. On oublie donc la mode, l’esthétisme et les grands paysages. « J’ai voulu focaliser le Pavillon Populaire sur une forme de photographie qui est plus ingrate, qui n’a pas l’aura glamour des autres, avec la photographie documentaire, et en particulier dans ses rapports avec l’Histoire » explique Gilles Mora.

Avec la découverte dans une société traditionnelle de l’Est de l’Algérie préservée du colonialisme, la représentation d’un dictateur et enfin la lutte pour les droits civiques dans le Sud des États-Unis, le directeur du Pavillon Populaire sait qu’il est sur des terrains sensibles et rarement abordés de la sorte sur toute une saison : « Ces trois expositions abordent le rapport entre la photographie et l’Histoire. Des rapports souvent délicats car elles présentent parfois des explosions idéologiques lorsqu’elles sont abordées de façon frontale. Cela demande de la part des lieux qui les présentent un soutien, ici municipal, très fort, que chacune soit confiée à un spécialiste et que des liens soient faits avec des institutions qui permettent de les justifier ou de les affilier à leur engagement ». Des principes qu’il a bien évidemment suivi et qui permettent, pour l’heure, de préserver la programmation de toute polémique. Bien au contraire, il y voit une grande chance : « Ce sont des expositions qui sont parfois difficiles et qui trouveront, je l’espère, un écho dans les systèmes éducatifs de la Ville de Montpellier. C’est un outil formidable que d’avoir ces documents mis à la disposition des scolaires et des universitaires ». Et du grand public puisque toutes les expositions sont gratuites.

Gilles Mora, directeur du Pavillon Populaire, et Christian Phéline, commissaire de l’exposition « Aurès, 1935 » © CN

Aurès, 1935 : photographies de Thérèse Rivière et Germaine Tillion

La première exposition de l’année (du 7 février au 15 avril 2018) présentera le travail des chercheuses Thérèse Rivière et Germaine Tillion issu d’une mission ethnographique menée dans l’Est de l’Algérie où vivaient près de 60 000 Chaouis. Christian Phéline, commissaire de l’exposition, a sélectionné 120 clichés parmi plusieurs milliers de documents retrouvés dans les années 2000 : « Les photographies de Thérèse Rivière et Germaine Tillion se complètent, parfois traitent du même sujet avec un regard et un rapport à l’autre visiblement différent entre ces deux ethnographes. Thérèse Rivière très empathique, très proche des gens. Sa photo est très immersive, on sent qu’elle est dans le groupe. Germaine Tillion n’est pas distante mais plus théoricienne, peut être un peu plus objective. Mais toutes les deux d’une qualité exceptionnelle ».

Femme portant un tatouage sur le front, population Ouled Abdi, août 1937 © Thérèse Rivière

En plongeant ainsi dans cette population berbère, préservée alors de toute forme de colonisation, à travers le regard des deux chercheuses « on peut y mesurer assez bien quelle était la pratique ethnographique de cette époque, ses limites mais aussi sa curiosité pour l’autre » pointe Christian Phéline. Un travail d’autant plus nécessaire que les Chaouis ont disparu et que ces photographies apportent ainsi un témoignage important : « C’est un ensemble d’images que vous allez voir dans leur dimension historique, sociale et politique ; dans leur dimension humaine qui est émouvante et dans leur force visuel qui, dans la diversité des deux regards, est aussi assez exceptionnel ».

Dans le contexte de la saison 2018, Christian Phéline veut rassurer le public : « Je ne crois pas que ce soit une exposition difficile. Ce sera une exposition dans laquelle vous entrerez de façon très humaine et très visuelle ». En plus des photographies, le Pavillon Populaire présentera également un film tourné par Thérèse Rivière en 1936.

Le photographe officiel d’Adolf Hitler Heinrich Hoffmann et Regards sur les ghettos

Il se peut que des esprits polémistes se jettent sur cette deuxième exposition qui sera l’un des événements de l’été (27 juin 2018 au 16 septembre 2018). Aux explications de Gilles Mora et d’Alain Sayag, ils auraient tort. Le directeur du Pavillon Populaire explique : « C’est une exposition qui est double. Nous l’avons voulu ainsi de manière à ce qu’il n’y ait aucun malentendu sur les contenus idéologiques. Évidemment aborder dans une exposition l’image du dictateur Adolf Hitler est toujours dangereux. Il nous a semblé bon d’être très clair sur les engagements de la Municipalité et du Pavillon Populaire car c’est une exposition qui démonte le mécanisme de propagande ». D’autant que le Mémorial de la Shoah apporte sa caution et que les photographies seront accompagnées des textes de Johann Chapoutot et de Denis Peschanski, deux historiens du nazisme. « Peu d’expositions me sont semblé aussi nécessaires et vitales que celles que l’on va présenter cet été » appuie Alain Sayag qui détaille ensuite « Quand on montre habituellement ces images dans les livres d’histoire, elles sont considérées, comme disent les historiens, comme des documents historiques authentiques. C’est une vision un peu facile car on les décontextualise complètement. Je pense qu’il est tout à fait indispensable de les replacer dans leur contexte de façon à les analyser de manière objective ».

Alain Sayag commissaire des expositions Un dictateur en Images et Regards sur les ghettos © CN

Photographe officielle d’Adolf Hitler de 1922 à 1945, Heinrich Hoffmann n’a pas participé à proprement parlé à la machine nazie. Néanmoins par son travail, il a joué un rôle dans sa propagande. C’est justement cette usage de la photographie et le rôle du photographe qui seront décryptés dans l’exposition. D’autant que la plupart des images que l’on connait d’Adolf Hitler et qui figurent dans les livres d’histoire comme la poignée de main avec Pétain à Montoire sont d’Heinrich Hoffmann. « Il est important de démonter ce système iconographique, de le présenter et de l’analyser. Hoffmann se considère comme un instrument dans les mains du dictateur qui le manipule et qui applique la technique photographique pour mettre en place un discours idéologique » souligne Alain Sayag « En dépit de ses prétentions à créer une nouvelle esthétique photographique, le IIIe Reich ne produit qu’une imagerie extrêmement simple, simpliste, brutale, qui pose à grand trait une nouvelle idéologie. Hoffmann en est particulièrement conscient et il se considère comme quelqu’un qui note de manière anecdotique, pour lui en tous les cas, la vie du Führer ». Le commissaire conclue : « L’exposition permet de décoder aisément le système qui a été mis en place. C’est d’autant plus important car, quand on regarde la presse aujourd’hui, on s’aperçoit que ce système iconographique est toujours en place avec autant d’efficacité en Corée du Nord par exemple ».

Luitpoldarena, Nuremberg Reichsparteitag NSDAP, 5-12-1938 Bayerische Staatsbibliothek Munchen/Bildarchiv

Une deuxième exposition viendra apporter un autre regard documentaire sur la période avec des témoignages sur la vie dans les ghettos entre octobre 1939 et août 1944. Avec la dualité de présenter des photographies prisent par des soldats allemands venus en « touriste » dans un but de propagande et par des photographes travaillant pour des administrations juives. Ces derniers, habitants d’un ghetto, n’avaient pas le droit de se servir de leur matériel pour un usage personnel. Mais le besoin de témoigner était trop fort  : « Ils utilisaient leurs appareils pour documenter une vie qu’ils projetaient normale. Comme si, dans les ghettos, voulait se recréer une certaine normalité. C’est particulièrement émouvant car on est face à une population dont on connaît le destin et qui, lui, veut exprimer à travers la photographie, le destin qui va le menacer. Donc il y a une tension très forte et palpable » annonce Alain Sayag.

Ghetto de Lodz, ca. 1940-1944 – Photo Walter Genewein © Musée de Francfort

I’m a man. Photographies et luttes pour les droits civiques dans le Sud des États-Unis 1960-1970

Le commissariat de cette dernière exposition de la saison 2018 (du 17 octobre 2018 au 6 janvier 2019) a été confié à l’américain William Ferris. Absent lors de la présentation à la presse, il sera présent lors du vernissage. Anthropologue, professeur à Harvard et de 1997 à 2001 l’équivalent d’un ministre de la culture pour Bill Clinton, William Ferris, natif du Mississippi, est également engagé dans la défense des droits civiques américains. Gilles Mora, qui a enseigné aux États-Unis au début des années 70 témoigne de la période : « J’avais vu comment malgré le légalisme des lois celles-ci n’étaient guère appliquées. Je me souviens avoir fait l’appel dans les classes par sexe et par race. Je me souviens toujours du bus qui reliait Memphis à la Nouvelle Orléans et dans le lieu où j’habitais en Louisiane, les noirs n’avaient pas le droit de descendre pour se rafraîchir dans les cafés et c’était trois ans après que les lois antiségrégationnistes aient été prises ». Un sujet donc évident

Le directeur du Pavillon Populaire rappelle le contexte historique : « À la fin des années 1860 jusqu’au début du XXe siècle, une série de lois, les lois Jim Crow, ont été mises en place pour séparer les blancs des noirs malgré le contexte légal de l’égalité donnée. Entre 1880 et 1955, 4 500 noirs ont été lynchés aux États-Unis. Toute cette période entre 1955 et la fin des lois antiségrégationnistes prises en 1968 se détricote grâce à des mouvements de protestations qui vont amener la prise de conscience par le peuple américain de ce qu’il se passe dans le Sud-Est du pays ».

Le révérend King et Coretta King, Mars 1965 _IvanMassar

L’exposition présentera d’abord le contexte des luttes et comment, des organisations, émergent une conscience militante dans la population noire puis les actions qu’elles soient pacifiques ou violentes. L’admission de James Meredith à l’Université du Mississippi, les rassemblements du Ku Klux Klan en Caroline du Nord, la marche de Selma en Alabama, les funérailles de Martin Luther King… et bien d’autres moments historiques seront montrés à travers les photographies, souvent inédites, d’amateurs, de photojournalistes locaux ou de photographes de renommée internationale. « Cette exposition se présente comme une véritable réflexion à l’image politique mais aussi événementiel. Il ne faut pas oublier que, pour ceux qui appartiennent à cette génération, ces images ont fait beaucoup lorsqu’elles ont été publiées, comme au moment de la guerre du Vietnam, à participer à une prise de conscience politique régionale, nationale mais aussi planétaire ».

Comme un paradoxe à ses intentions avec cette saison 2018 du Pavillon Populaire, Gilles Mora raconte : « L’exposition que prépare William Ferris, qui je le rappelle n’est pas un anonyme dans le milieu universitaire américain, commence à prendre beaucoup d’importance puisque les institutions à Washington veulent la reprendre et profiter de cet espèce de résurrection du suprémacisme blanc ou des tendances racistes qui sont en train de voir le jour à nouveau aux États-Unis ».

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