Crise : pourquoi la Catalogne se retrouve isolée

CRISE. Le parlement de Catalogne a adopté vendredi matin une résolution déclarant que cette région du nord-est de l’Espagne frontalière avec la France -Pyrénées-Orientales en Occitanie- devient un « Etat indépendant prenant la forme d’une république », une rupture sans précédent en Espagne, à laquelle Madrid a fermement riposté dans la soirée en la plaçant sous tutelle. Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy avait immédiatement réagi au vote en promettant sur Twitter de « restaurer la légalité » en Catalogne. Hier soir, depuis la Guyane où il est en voyage officiel, Emmanuel Macron, le président de la République s’est rangé du côté de Madrid, à l’instar de la plupart des chefs d’États européens. Comment en est t-on arrivé là ? Notre dossier.

Après le vote du Parlement catalan, vendredi, des centaines de maires indépendantistes ont brandi leurs bâtons dans l’enceinte du bâtiment. Ce bâton est l’équivalent de l’écharpe tricolore en France. Il symbolise la fonction de l’élu. « Ce bâton de commandement se transmet à chaque passation de pouvoir », explique un Catalan.

Son origine remonte au XVIIe siècle.  À l’époque, la guerre franco-espagnole, déclenchée en 1635 fait rage. Et pour la financer, Madrid impose de fortes taxes. En 1640, des centaines de paysans catalans se révoltent. Ils marchent sur Barcelone armés de leurs bâtons. Le rassemblement tourne à l’émeute et se solde par la mort d’un paysan. En représailles, le vice-roi de Catalogne est tué. Commence alors « la guerre des faucheurs » entre le pouvoir central et les paysans catalans. Le symbole est resté.

L’hymne catalan

Els Segadors (« les moissonneurs »), devenu l’hymne catalan, raconte cette période de l’histoire de la région. « Catalogne triomphante / Redeviendra riche et abondante / En arrière ces gens / Si orgueilleux et si sûrs d’eux / De bons coups de faux / De bons coups de faux, défenseurs de la terre / De bons coups de faux. ». Mais l’hymne a été composé en 1899. « Cette chanson fait allusion à la révolte de 1640, rapidement écrasée par MadridCe n’est pas du tout un hymne du XVIIe siècle, mais les Catalans reprennent un épisode de division entre l’Espagne et leur région pour réaliser un hymne qui marche très bien. Dans le discours nationaliste, ce qui compte, ce sont les chocs avec Madrid. L’idée est que l’Espagne est une puissance extérieure qui brime la Catalogne », relève un historien.

Drapeau indépendantiste

Autre symbole fort : le drapeau catalan, appelé l’estelada (« l’étoilée »). Apparu au XXe siècle, il symbolise l’aspiration à l’indépendance. Il est inspiré du drapeau officiel de la Catalogne, la senyera, avec les bandes rouges et jaunes, auquel a été ajoutée une étoile blanche dans un triangle bleu. Ce drapeau a été créé par le militant Vicenç Albert Ballester (1872-1938).

L’étoile s’inspire des drapeaux de Cuba et Porto Rico, deux anciennes colonies de l’Espagne. Une version antérieure faisait apparaître l’étoile au centre. Celle qui est utilisée aujourd’hui est née pendant la campagne pour l’indépendance de 1918. Quant aux couleurs rouge et jaune, elles trouveraient leurs origines dans une légende, . Au IXe siècle, le roi Charles II le Chauve se serait rendu au chevet de son vassal Guifred le Velu, premier comte de Catalogne, à l’agonie après un duel.

En guise de dernières volontés, Guifred aurait demandé au roi un signe de l’unification de son peuple. Charles II le Chauve aurait alors trempé ses doigts dans la plaie du mourant et tracé quatre bandes ensanglantées sur un bouclier doré qui se trouvait à ses côtés.

Pas une première

La motion de déclaration d’indépendance d’hier n’est pas une première dans l’histoire de la Catalogne. En effet, le 6 octobre 1934, le président du gouvernement autonome de Catalogne, Lluis Companys, proclamait un « État catalan dans le cadre d’une République fédérale d’Espagne » inexistante. Dix heures et des dizaines de morts plus tard, il se rendait.

Quand il avait lancé sa proclamation, les partis de gauche avaient déclenché une « grève générale révolutionnaire » pour protester contre l’entrée au gouvernement de trois ministres d’une coalition de partis de droite, la CEDA. « Catalans ! s’était t-il écrié depuis le balcon de la Generalitat, le siège du gouvernement catalan, […] En cette heure solennelle, au nom du peuple et du Parlement, le gouvernement que je préside assume tous les pouvoirs en Catalogne, proclame l’Etat Catalan de la République fédérale espagnole, et pour établir et renforcer les relations avec les dirigeants de la protestation générale contre le fascisme, les invite à établir en Catalogne le gouvernement provisoire de la République ».

Depuis hier, le divorce est bien réel entre Madrid et Barcelone. Un avocat espagnol assure que cette déclaration d’indépendance n’a pas de valeur juridique. Que va t-il se passer dans les jours qui viennent  Madrid a déposé une plainte pour « rébellion », à l’encontre des principaux dirigeants indépendantistes, au premier rang desquels Carles Puigdemont, le président de la Catalogne. La peine encourue est de quinze à trente ans de prison.

Madrid prend la main sur le pouvoir économique, politique et policier. Les affaires courantes, gérées par le gouvernement catalan, seront prises en main par des représentants du gouvernement central. Si cela n’aura pas de conséquence directe sur le quotidien des 7,5 millions de Catalans, beaucoup redoutent que cette dépossession ne renforce la crise actuelle et ne remette encore plus de gens dans la rue.

Reste que pratiquement tous les chefs d’État européen qui ont pris position officiellement, dont Emmanuel Macron  se rangent du côté de Madrid, isolant encore un peu plus la Catalogne.

Des élections

Mariano Rajoy a annoncé hier que les élections ont été fixées au 21 décembre prochain, après que le Parlement catalan ait été dissous. Avec ce risque :  « Il y a surtout de fortes chances qu’il y ait une majorité pro-indépendance encore plus nette », estime un observateur espagnol, pour qui l’attitude de Madrid, qui a toujours refusé tout dialogue, aurait alors une seule conséquence : renforcer le sentiment indépendantiste.

Trois réactions en France

>> Carole Delga, présidente du conseil régional Occitanie -Pyrénées-Méditerranée : « Au cœur de l’Europe, le refus du dialogue et l’absence de respect entre une région et un Etat depuis de trop longues années, ont amené à une épreuve de force sans précédent entre responsables politiques qui peut aujourd’hui dégénérer. Notre Région, par sa géographie et son histoire, possède une histoire particulière avec l’Espagne, et nous avons depuis des décennies des rapports étroits avec notre voisine la Catalogne, dans le cadre de l’Eurorégion.  Face à cette situation de blocage, je veux insister sur la nécessité de retrouver dans les meilleurs délais le chemin du dialogue afin notamment de garantir la paix civile. C’est la responsabilité historique de MM. Rajoy et Puigdemont ».

>> Anne Hidalgo, maire -PS- de Paris : « L’indépendance de la Catalogne, proclamée par 70 députés, est un fait grave, contraire au droit, qui ne peut mener qu’à une impasse », a t-elle déclaré sur Twitter, jugeant cette décision « dangereuse pour l’Espagne et pour l’Europe entière, qui ont besoin d’unité pour relever les grands défis de ce siècle. » Et Anne Hidalgo d’adresser « toute [son] affection et tout [son] soutien aux Espagnols, ainsi qu’aux Catalans qui comprennent la gravité de la situation ».

>> Le président de l’Assemblée de Corse, Jean Guy Talamoni, a salué la « naissance de la République de Catalogne » et exprimé sa solidarité à l’égard du gouvernement régional : « Nous regrettons que cet événement historique n’intervienne pas dans une situation apaisée », écrit l’élu indépendantiste dans un communiqué, qui accuse Madrid d’avoir « refusé depuis des années de prendre en compte la volonté du peuple catalan d’avancer vers sa souveraineté ».

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